
Tout a commencé en 1972…
Notre Tuna est née en 1972, juste après la toute jeune Université de Pau. Un groupe d’étudiants, fils d’immigrés espagnols pour la plupart, est venu me trouver pour me demander de monter une Tuna, alors que je rêvais de créer un groupe de musique sud-américaine, musique très à la mode alors.
Et c’est ainsi que je me suis retrouvée embarquée, disons sur cette caravelle pour rester dans le domaine hispanique, aidée par l’enthousiasme de ces jeunes qui n’avaient pas vraiment idée de ce qu’était une vraie Tuna espagnole à l’époque, et de ce que sont toujours certaines d’entre elles : avec une sélection à l’entrée, et beaucoup d’autres choses plus que déplaisantes, dont les bizutages plus ou moins humiliants que l’on peut faire subir aux « novatos » (aux apprentis-tunos) avant de les intégrer, une pratique inspirée du traitement que l’on faisait subir au Siècle d’Or, non pas à des candidats à une formation musicale qui n’existera que beaucoup plus tard, mais aux nouveaux inscrits à l’université.
La Tuna à l’époque, de plus, était dans les Universités espagnoles une espèce d’emblème du franquisme, et les fils d’exilés républicains qui faisaient partie de la nôtre l’ont découvert à leurs dépens lors d’un des colloques que le grand historien Manuel Tuñón de Lara, alors enseignant chez nous, organisait à la Fac de Pau en faisant venir tous les jeunes historiens espagnols désireux de s’exprimer librement. Ceux-ci, quasiment scandalisés que leur maître ait fait appel à une Tuna pour animer le lunch du colloque, étaient prêts à faire un esclandre, et il a fallu leur expliquer qu’à Pau, ce n’était pas comme en Espagne.
Tout d’abord, s’il y a eu en Espagne des Tunas mixtes entre 1924 et 1936 (année qui leur fut fatale), les Tunas espagnoles sont composées, à quelques rares exemples près, de garçons ou de filles (formations plus récentes que les masculines, pour des raisons évidentes d’évolution des mentalités et de la condition féminine). Il y a des Tunas mixtes en Amérique Latine, mais nous avons été la première en Europe au moins, ce qui nous a valu de recevoir l’appellation « la nunca vista » de la part d’une des Tunas de Saragosse. Et depuis la création de notre Tuna en 1972, nous avons pris le parti de mettre en valeur notre spécificité dans nos arrangements, en faisant alterner ou se compléter voix de garçons et voix de filles.
D’autres choses nous séparaient des Tunas espagnoles : chez nous, par exemple, les étudiants qui faisaient partie du groupe n’ont jamais bénéficié d’un régime de faveur aux examens ; je revois encore l’expression de totale incompréhension d’étudiants espagnols venus passer un an à Pau quand ils voyaient les nôtres s’inquiéter à l’approche de la session de juin. Ils étaient persuadés que, comme chez eux, les Tunos n’avaient pas trop de soucis à avoir pour leurs résultats.
Notre costume et nos objectifs
Revenons à nos débuts. Nous avons repiqué et appris les chansons les plus connues du répertoire en écoutant des enregistrements de Tunas espagnoles, et nous avons fabriqué des capes et des « becas » (pour le reste, on se débrouillait, du moment qu’on était en noir…). Plus tard, nous avons élaboré et fabriqué le costume que nous portons actuellement, que nous avons étrenné en 1992 à l’occasion du vingtième anniversaire de notre Tuna.
Ce costume (faut-il le préciser après ce qui a été dit précédemment ?) n’est pas celui des étudiants d’autrefois. Il est inspiré des vêtements civils qu’ont utilisés pendant un temps au Siècle d’Or les couches aisées, voire aristocratiques de la population : ni les paysans, ni les ouvriers des villes ne portaient, que je sache, un pourpoint et une culotte à crevés ; certaines Tunas (et la nôtre au début) ont une culotte qui descend juste au-dessous du genou, ce qui ne change rien à la remarque que je viens de faire.
Les deux éléments les plus caractéristiques sont la « beca » et la cape. La « beca » est de la couleur non plus du Colegio Mayor comme à l’origine, mais de la faculté à laquelle on appartient, le bleu ciel étant la couleur des facultés de Lettres ; le rouge est la couleur des Tunas de Droit, le jaune celle des Tunas de Médecine, etc. La cape est garnie des rubans qui sont censés correspondre aux conquêtes des étudiants de la Tuna, qui se veulent ainsi les émules de don Juan, ainsi qu’on l’a vu plus haut. À la Tuna de Pau, toutefois, on a le droit de tricher et de se faire soi-même ses « cintas »…

Depuis 1972, nous avons fait du chemin. Nous avons participé à des concours, à des rencontres, à des festivals, qui nous ont menés en France bien sûr, mais aussi en Espagne (Murcia, Saragosse, Barakaldo), au Mexique, à La Havane, et même à Marrakech, pour un festival de musiques universitaires en tout genre. C’est pour ces occasions que nous avons mis sur pied des versions « façon tuna » de musiques et de chansons françaises connues dans le monde entier, comme La mer de Charles Trenet, qui nous a toujours valu beaucoup de succès partout où nous l’avons interprétée.
Je terminerai sur une considération qui me concerne depuis le début, mais qui a considérablement déteint sur tous les anciens tunos maintenant professeurs d’espagnol un peu partout en France. En effet, j’ai tout de suite vu que la Tuna pouvait être un formidable outil pédagogique. Du reste, nous avons assuré l’illustration musicale des deux niveaux du manuel scolaire Fíjate, à la demande des collègues du secondaire qui l’avaient conçu. La toute première Tuna, celle de 1972, avait déjà pour but de diffuser dans les établissements scolaires la langue espagnole et la culture hispanique, à une époque où l’espagnol, et donc l’avenir professionnel des étudiants, était menacé par l’allemand. Par la suite, à mesure que nous recrutions moins d’étudiants de famille espagnole, la Tuna permettait d’améliorer la prononciation et d’acquérir le rythme de la langue.
Nous avons fêté en 2017 nos 45 ans d’existence, et le nombre d’anciens présents au rendez-vous, ou par la pensée, montre que la Tuna a compté dans leur cursus universitaire.
Mireille Coulon